par Mariette Cirerol
Cahier 4 – deuxième
partie
Peu avant que la guerre n’éclate, j’ai reçu une lettre de Debussy, me
disant depuis Rome, où il donnait des concerts :
« J’ai revu Rome, seulement je n’ai plus mes vingt ans. C’est
peut-être pour ça que je me sens si déprimé et que je n’ai qu’un désir : retourner.
Je perds des jours précieux à gagner des sommes qui n’ont rien de
considérables. Mon Dieu ! qu’elle est compliquée, la vie ! … Et,
qu’elle est mauvaise ! »
Ensuite, au commencement du mois de juillet, il part pour Londres, pour
accompagner Caruso dans un concert. Depuis là-bas, il m’écrit que ce voyage lui
fait du bien :
« … comme
une goutte d’eau dans le désert de ces terribles mois d’été. »
Il écrit :
« ces terribles mois d’été », pourtant il ne connaît pas encore
l’ampleur de l’horreur qui en suivra.
Ce souffle de
guerre, qui nous arrive du Nord et qui empoisonne l’air que nous respirons, le
change complètement. On dirait qu’il s’agit d’une autre personne, et si ce
n’était pour son âge, il serait sur le champ de bataille à cette heure-ci, en
train de tirer sur des jeunes gens de sa race, de les éliminer sans pitié. Et pourquoi ?
Grand Dieu, pourquoi !? … Le sait-il vraiment ? … Et le savent-ils,
ces pauvres jeunes que l’on mène à l’abattoir comme des moutons ! ... Ils
obéissent aveuglément à ceux qui, habilement, exaltent en eux l’amour de la
patrie, sans chercher à savoir où se trouvent la raison et le dévouement
fructifère, celui qui engendre et fait mûrir la paix.
Debussy va
se reposer à
Pourville, au bord
de la mer, près
de Dieppe, où il espère retrouver son énergie et sa force créative. Mais,
là-bas aussi, la guerre le tourmente. Il en oublie l’harmonie qui caractérise
son œuvre. Il dit que puisqu’il ne peut combattre avec les armes, il le fera
avec sa musique, en écrivant des marches martiales pour encourager les soldats.
Mon Dieu, quelle
horreur ! … Et je ne peux rien faire d’autre que prier en demandant à Dieu
de recycler les forces du bien, de leur redonner toute brillance et tout le
pouvoir nécessaire pour lutter contre ce fléau terrible qui s’abat sur
l’Europe, et semble vouloir envahir la Terre entière.
La situation
empire. Face au danger, les Français deviennent racistes et s’en prennent aux
étrangers qui résident chez eux, les accusant d’avoir provoqué la guerre. Ils
pensent, et pas tout à fait à tort, que si chacun restait chez soi, ces
calamités n’arriveraient pas. Quant à moi, je ne suis, après tout, qu’un
« sale étranger », et je ferais bien de déguerpir au plus vite.
Pourtant, je
n’arrive pas à m’y décider. J’aime Paris qui m’a tant aidé. Je ne voudrais pas
l’abandonner maintenant qu’elle est en train de souffrir. … Mais, que puis-je
pour cette ville qui hier m’aimait et aujourd’hui, me repousse ? … Plus
rien n’est pareil et je me sens terriblement seul ! … Mes amis ne pensent qu’à
la guerre ! … On dirait qu’ils sont devenus tous fous ! … Même Ravel,
mon copain, fait une déprime parce qu’on ne l’a pas accepté dans l’aviation !
… Et ne voilà pas que je reçois une lettre de Debussy, m’écrivant de
Pourville :
« Je ne suis
qu’un minuscule atome entraîné par cette horrible catastrophe. Tout ce que je
fais me semble misérablement insignifiant. J’en arrive jusqu’à envier Erik
Satie, qui, lui, va s’occuper de défendre Paris en tant que
sous-officier. »
Et, ce n’est pas
tout : Quelques jours plus tard, le 18 août, je dois me frotter les yeux
mille fois, pour m’assurer que je vois bien ce que je lis ; que je ne suis
pas en train de confondre les lettres qui se joignent les unes aux autres pour
former des mots qui ne semblent pas sortir d’où ils sortent, et qui finissent
par former une phrase horripilante
… et, c’est signé : C. Debussy. Il s’agit de ce même
Debussy, de mon ami, ce n’est pas un autre Debussy ! : je reconnais
sa signature. C’est bien la sienne ! J’ai beau me
rougir les yeux à force de vouloir voir autre chose, ça ne change rien. …
Pourtant, il y a encore un espoir : le texte a pu être modifié. On est en
état de guerre, il faut s’attendre à tout. … Seulement, voilà, il est si
cruellement clair qu’il ne me laisse aucun doute quant à son auteur. Jugez
plutôt :
« Depuis que
tous les métis ont été chassés de Paris, fusillés ou déterrés, la ville est
redevenue charmante. »
Je sens le
poignard des mots s’enfoncer dans ma poitrine ! Je savais bien que la guerre
avait fait perdre la raison aux français, mais je ne m’attendais pas à tant de
cruauté provenant d’un ami aussi cher ! … La plaie saigne abondamment et
finit par me convaincre qu’à Paris, il n’y a plus personne qui me veut, que je
n’y ai plus rien à faire n’étant même pas un métis, sinon un « sale
étranger » sans atténuantes.
Les paroles de
Debussy n’arrêtent pas de tourner dans ma tête et résonnent douloureusement,
comme le bruit létal des bombes, détruisant la confiance que j’avais en moi,
envers la vie, envers le monde entier. La nuit, je n’arrive plus à
dormir ; et le jour, je ressens atrocement la faim : pas de
nourriture, sinon de paix, d’une paix qui semble avoir disparu pour toujours.
Je me rends chez
Joaquín Turina, qui ne se sent guère mieux, pour commenter nos états d’âme. Là,
je rencontre d’autres musiciens espagnols en train de discuter avec lui de la
situation actuelle des étrangers à Paris. Je me mêle à leur conversation et,
finalement, nous décidons de retourner ensemble dans notre pays.
Cahier
4 – troisième partie
Il
faut retourner en Espagne, il n’y a pas d’autre alternative. Cependant, avant
de partir, je tiens à aller voir Camille Claudel. Je me le suis promis à
moi-même et je vais le faire pour Debussy. Je lui dois bien ça, malgré ce qu’il
a été capable d’écrire dans la presse…
Je me
rends donc à la Maison de Santé, où je dois passer plusieurs contrôles
exacerbés par la guerre et remplir un tas de paperasse, avant de pouvoir
accéder au département des patients. Une fois là, on me conduit dans une salle
réservée aux femmes : une grande pièce dont le mobilier se réduit à
quelques chaises.
Assise
dans un coin, éloignée des autres internes, une femme d’une cinquantaine
d’années nous regarde arriver avec un regard triste, et un étonnement qui
s’accroît au fur et à mesure que nous nous approchons d’elle.
« Voilà
Camille «, me dit mon accompagnateur. Ensuite, il ajoute, en s’adressant à
elle : « c’est Monsieur de Falla qui est venu te voir ».
- Me
voir ! ? … à moi ! ? …, rétorque-t-elle incrédule.
J’enchaîne
aussitôt, voulant la mettre en confiance :
-
Pourquoi cela vous étonne-t-il tellement ? … J’avais envie de vous
connaître. Vous êtes une artiste admirable, une personne très intéressante.
- Oh,
je sais… Je suis même tellement intéressante que l’on m’enferme de peur que je
n’accapare tous les honneurs.
« Ne
lui prêtez pas trop d’attention », me dit mon accompagnateur, « elle
ne sait pas ce qu’elle dit ».
Pour
toute réponse, je lui demande d’avoir la bonté de nous laisser un moment seuls.
- Si
vous y tenez, je me retirerai. Mais, ne manquez pas de m’appeler si vous avez
besoin de moi. Il y a une sonnette contre le mur, là, à votre droite.
Je le
remercie et il s’en va. Alors, j’explique à Camille :
-
Claude Debussy m’a beaucoup parlé de vous. Il aimerait vous rendre visite mais
il ne peux pas parce qu’il est très malade. Alors, je viens à sa place. Je me
suis dit que je pourrais peut-être vous être utile… Et je crois que la première
chose à faire, pour que nous nous sentions à l’aise tous les deux, ce serait de
se tutoyer. Qu’en pensez-vous ?...
Elle
me sourit et pose sa main sur la mienne.
- Ça
me fait du bien que tu sois venu me voir. Je me sens si seule, ici, tellement
seule, que parfois j’ai peur d’oublier comment on fait pour parler.
- Ne
me dis pas que personne vient te voir…
- Qui
veux-tu qui vienne ?
- Je
ne sais pas, moi ; tu dois sûrement avoir des amis, de la parenté… ??
- Ça,
c’est du passé. Ils m’ont tous abandonnée.
-
C’est triste. Je comprends. Pardonne-moi de n’être pas venu plus tôt, je ne
savais pas que tu te sentais si seule !
-
Tranquillise-toi, je ne le dis pas pour toi ; tu n’avais aucune raison de
venir, tu ne me connaissais pas.
- Ce n’est
pas une excuse. Paul me parlait si souvent de toi que c’était tout comme… Il
est très affecté par ce qui t’arrive, tu sais.
- Ne
te fatigue pas à le défendre. Je ne suis pour lui qu’une simple connaissance.
Mais il y en a d’autres qui devraient se faire un devoir de me sortir
de là. Il ne faut pas
me raconter des histoires pour me
faire plaisir. Il vaut mieux me cracher la vérité à la figure. C’est avec la
vérité que je dois vivre, avec la triste et écoeurante réalité.
-
Dieu ne t’a pas abandonnée. Dieu ne nous abandonne jamais ! Aie confiance
en Lui !
- Je
ne crois pas en Dieu. Et, pourtant, je voudrais croire en Lui. Ça m’aiderait,
comme ça aide mon frère… Mais je ne le vois nulle part, votre Dieu. Je ne le
vois nulle part !...
- On
ne le voit pas, mais cela ne l’empêche pas d’exister. Il est partout. Il est
présent en toi et en moi.
- En
moi !? Laisse-moi rire ! Dans mon intérieur, il ne reste plus rien.
On m’a tout pris, jusqu’à l’envie de vivre !... Je ne ressens même plus de
haine. Tout m’est devenu indifférent. Et je finirai par ne plus sentir de
douleur non plus, lorsque l’on tourmente mon corps.
- On
tourmente ton corps ?
-
Qu’est-ce que tu crois que c’est, alors, le traitement que l’on nous fait
subir, ici ?... Des caresses ?
- Je
n’aime pas t’entendre parler comme ça. Il faut essayer de passer ce mauvais
moment aussi bien que possible. Tâche de te distraire, de penser à quelque
chose d’agréable… Tu aimes la musique ?
-
Pse ! … Ça fait du bruit, et le bruit me dérange… Il y en a déjà
tellement, ici !... Et je t’assure que les cris que nous sommes obligés
d’entendre toute la journée ne diffèrent pas beaucoup de la musique moderne.
- Je
ne parlais pas de cette musique-là, je la déteste aussi ; mais, laissons
tomber !--- Je pourrais t’envoyer des livres…
- Ce
serait inutile. Ma vue a baissé et je ne vois pas assez pour distinguer une
lettre d’une autre.
- Tu
as besoin de porter des lunettes, c’est tout. Il faut voir un oculiste.
- Ici !!?
-
Oui… Pourquoi pas ?
- Parce
qu’il vaut mieux que les fous ne lisent pas. Ça accroîtrait leur folie… Tu ne
savais pas ?...
-
Dommage qu’il faille que je quitte Paris ! Je viendrais te faire la
lecture.
- Tu
dois quitter Paris ?... Pourquoi ?
- À
cause de la guerre !
- La
guerre ??!!
-
Comment ?... Tu ne sais pas que la France entre en
guerre ?... ???
-
Non. Mais ça ne m’étonne pas !... Tout lien avec l’extérieur a été coupé
pour moi. Mon univers se résume en ces quatre murs, sans compter mes compagnes
de misère qui ne vivent que par le truchement d’une idée fixe hors de laquelle
toute tentative de communication est vouée à l’échec. Je finirai par devenir
comme elles, je le vois bien. Mon idée fixe, à moi, sera de m’échapper, et je
sais bien que je n’y arriverai jamais. Je n’ai presque plus de forces !...
Je ne pourrai plus jamais revoir la lumière du soleil parce qu’il y a des
personnes qui me craignent, qui ont peur de mon art. C’est parce qu’ils avaient
peur de disparaître sous mon ombre qu’ils m’ont fait enfermer ici. Jamais, ils
ne me laisseront sortir !... Ici, c’est le vide, le néant. Ils font bien
attention de ne rien laisser traîner qui puisse me servir… Ces deux mains, si
habiles autrefois à travailler la pierre, sont devenues inutiles ; elles
ne me servent plus qu’à implorer la pitié de mes bourreaux qui restent plus
impassibles encore, que les statues que je modelais… Oui, tu peux me rendre un
service, tu peux dire au monde qu’il n’a plus rien à craindre de Camille
Claudel, qu’elle a vieilli, qu’elle n’a plus la force de lutter, qu’elle ne
demande qu’une chose, qu’une seule chose : la liberté. J’ai soif de
liberté pour pouvoir respirer de l’air pur, aussi loin que possible des
traitements inhumains que l’on nous inflige ici. C’est horrible ! tu sais.
Ils nous mettent dans de l’eau bouillante durant des heures, soi-disant pour
nous calmer les nerfs… Personne ne s’intéresse à mon sort. Je suis restée
complètement seule. Mon père m’aimait et il est mort. Ma mère m’a toujours
détestée parce que j’ai pris la place de son fils aîné qui est né mort. Louise,
ma sœur cadette, s’est mariée et a sûrement assez de problèmes à résoudre sans
y ajouter encore les miens… Mon frère, Paul, qui autrefois m’adorait, s’est
converti au catholicisme. Il a tué son amour pour moi à force de vers et de
prières…
Mariette Cirerol
Continuera
dans le prochain numéro
Dans leur version espagnole, les Cahiers de Manuel
ont été publiés intégralement dans la revue de Madrid,
Espagne:
Espiral de las Artes