IN MEMORIAM
Charles
Ferdinand Ramuz
Écrivain
suisse né à Lausanne (1878-1947)

Dessin de H. Berger
Derborence
Récit –
cinquième et sixième partie
Cinquième partie
(AIR 12)
Autrefois, pourtant, ils y montaient en grand nombre, à
Derborence ; on assure même qu’ils étaient près d’une cinquantaine à y
monter, certaines années.
Ils y montaient par la gorge qui débouche à son autre
bout sur le Rhône ; ils venaient d’Aïre et de Premier qui sont des
villages valaisans haut perchés sur le versant nord de la vallée du Rhône.
Ils déménageaient vers le milieu de juin avec leurs
petites vaches brunes et leurs chèvres, ayant construit là-haut à leur usage beaucoup
de chalets en pierre sèche, couverts de feuilles d’ardoise, où ils restaient
deux ou trois mois.
Ces fonds en ce temps-là étaient dès le mois de mai
tout peints d’une belle couleur verte, car là-haut c’est le mois de mai qui
tient le pinceau.
Là-haut (on dit « là-haut » quand on vient
du Valais, mais quand on vient d’Anzeindaz on dit « là en bas » ou
« là au fond »), la neige, en se retirant, faisait de gros
bourrelets ; ils découvraient sur leurs bords, dans l’humidité noire que
la vieille herbe recouvrait mal d’une espèce de petites fleurs de la montagne
avec leur extraordinaire éclat, leur extraordinaire pureté, leurs
extraordinaires couleurs ; plus blanches que la neige, plus bleues que le
ciel, ou orange vif, ou violettes : les crocus, les anémones, les
primevères des pharmaciens. Elles faisaient de loin, entre les taches grises de
la neige qui allaient se rétrécissant, des taches éclatantes. Comme sur un
foulard de soie, un de ces foulards que les filles achètent en ville, quand
elles y descendent pour la foire, à la Saint-Pierre ou à la Saint-Joseph. Puis c’est le fond même de l’étoffe qui
change : le gris et le blanc s’en allaient ; le vert éclatait de
partout : c’est la sève qui repart, c’est l’herbe qui se montre à
nouveau ; c’est comme si le peintre avait d’abord laissé tomber de son
pinceau des gouttes de couleur verte, puis elles se rejoignaient.
Ah ! Derborence, tu étais belle, en ce temps-là, belle et plaisante
et accueillante, te tenant prête dès le commencement de juin pour les hommes
qui allaient venir. Ils n’attendaient que ce signe de toi. Un après-midi, le
bruit diffus et monotone du torrent dans sa gorge laissait entendre, en
s’entrouvrant, le tintement d’une sonnaille ; il était percé et fendu. On
voyait paraître une première bête, puis dix, puis quinze, puis jusqu’à cent.
Le petit berger des chèvres soufflait dans sa corne.
Ils allumaient le feu dans les chalets ; partout
en haut des cheminées ou par les trous des portes, un joli petit plumet bleu se
balançait doucement dans l’absence de tout courant d’air.
Les fumées grandissaient, elles s’aplatissaient du
bout, elles se trouvaient confondues dans leur partie supérieure, faisant comme
un plafond transparent, comme une toile d’araignée, tendue à plat, à mi-hauteur
des parois au-dessus de vous.
Et, dessous, la vie reprenait et la vie continuait,
avec ces toits posés non loin les uns des autres comme des petits livres sur un
tapis vert, tous ces toits reliés en gris ; avec deux ou trois petits
ruisseaux qui brillaient par place comme quand on lève un sabre ; avec des
points ronds et des points ovales qui bougeaient un peu partout, les points
ovales étant les hommes, les points ronds étant les vaches.
Quand Derborence était encore habitée, c’est-à-dire
avant que la montagne fût tombée.
Mais à présent elle vient de tomber.
Fin
cinquième partie
Sixième
partie (AIR 13)
Ceux
d’Anzeindaz ont dit :
- Ça
a commencé par une salve d’artillerie ; les six pièces de la batterie ont
fait feu en même temps.
- Ensuite,
disaient-ils, il y a eu un coup de vent.
-
Ensuite il y a eu une fusillade, avec des éclatements, des craquements, des
décharges, qui venaient de tous les côtés, à croire qu’on nous tirait
dessus ; toute la montagne s’en est mêlée.
- Le
vent avait ouvert la porte toute grande, comme d’un coup de genou. Les cendres
du foyer se sont mises à nous tomber dessus comme s’il neigeait dans le chalet…
-
Nous, n’est-ce pas ? sur ce col, on n’est pas beaucoup au-dessous de
l’endroit d’où l’éboulement s’est détaché, quoique un peu plus de côté et en
arrière ; et le premier bruit avait été occasionné par la craquée du
surplomb quand il était venu en bas ; après quoi ça a été la guerre d’une
chaîne à l’autre, d’une pointe à l’autre ; il y avait comme des tonnerres
autour de chacune des cornes qui se succèdent, en demi-cercle, de l’Argentine
aux Dents-de-Morcles, des Rochers-du-Vent à Saint-Martin.
Ils
étaient déjà debout. Ils étaient trois. Ils ne trouvaient pas leur briquet.
Les
bêtes, qu’on avait rentrées pour la nuit, mais qui n’avaient pas été attachées,
faisaient un grand remue-ménage dans l’étable où elles menaçaient de tout
renverser.
Il a
fallu d’abord que les hommes aillent mettre de l’ordre dans le troupeau.
Ils
avaient une lanterne à vitres de corne dont ils n’auraient d’ailleurs pas eu
besoin, à cause du beau clair de lune qu’il faisait cette nuit-là ; mais
ils se sont bientôt étonnés de voir la lune qui noircissait légèrement, qui
s’est flétrie, qui est devenue triste comme quand il y a une éclipse, pendant
que la lueur de la lanterne devenait plus nette, au contraire, faisant un rond
sur l’herbe courte devant leurs pieds.
Et
c’est alors qu’ils avaient vu cette grande nuée pâle se lever en avant d’eux.
Le silence peu à peu revenait ; elle, elle a grandi de plus en plus
derrière la crête qui leur masquait encore les fonds de Derborence, étant là
comme un mur qui montait par-dessus un mur. C’était comme une grosse fumée,
mais sans volutes, plate ; c’était comme un brouillard, mais c’était plus
lent, plus pesant ; et la masse de ces vapeurs tendait vers en haut
d’elle-même, comme de la pâte qui lève, comme quand le boulanger a mis la pâte
dans son pétrin, et elle gonfle dans le pétrin, et elle déborde du pétrin.
C’est
la montagne qui est tombée.
Les
hommes toussaient, ils éternuaient, ils penchaient la tête en avant, essayant
de s’abriter derrière l’aile de leur chapeau.
Mais
c’était une fine poudre, une impalpable poussière qui, étant suspendue partout,
pénétrait tout ; et ils ont bien été obligés de s’y enfoncer quand même,
car elle venait maintenant sur eux. Ils ont fait quelques pas dedans, puis
encore quelques pas dedans, ils s’arrêtent ; l’un d’eux même a dit :
-
Est-ce prudent d’aller plus loin ?
Il
disait :
-
Est-ce que c’est solide ? Et on risque bien de ne rien voir.
Seulement
ils ont été poussés en avant par l’amour-propre ; ils ont été poussés en
avant par la curiosité.
D’ailleurs
les bruits se faisaient de plus en plus rares, de plus en plus espacés, de plus
en plus sourds, de plus en plus intérieurs, comme au commencement d’une longue
digestion ; ils venaient à présent d’au-dessous de vous et comme du dedans
de la terre ; de sorte que les trois hommes ont pu facilement s’avancer
jusqu’au bord du vide, là où il y a le col.
Ils ne
voyaient rien. Ils voyaient seulement cette masse blanche qui remuait. Ils
étaient tantôt privés de toute vue ; tantôt par une faille ou une
déchirure qui se faisait dans ces vapeurs, ils les apercevaient elles-mêmes,
mais elles cachaient tout. Elles cachaient non seulement le fond de la combe,
mais les parois qui l’entouraient ; et ainsi on ne pouvait pas distinguer
d’où l’éboulement s’était détaché, et on ne pouvait pas le distinguer
lui-même ; - on ne distinguait rien que leur confusion même, vaguement
éclairée par la lune, et comme roussie par elle, qui était rousse dans le ciel,
puis disparaissait dans le ciel, puis est reparue encore une fois.
La
lanterne qui était posée à côté des hommes pâlissait, puis reprenait de la
force, puis pâlissait de nouveau ; ils s’étaient couchés à plat ventre, ne
laissant dépasser que le haut de leur figure, c’est-à-dire le front et les
yeux.
Et il
y en a un qui a dit :
-
Combien penses-tu qu’ils étaient ?
- Ma
foi !
Le
troisième a dit :
-
Savoir s’ils étaient déjà tous montés, ou non… Une quinzaine, une vingtaine…
S’étant
habitués maintenant à peu près au manque d’air, bien que toussant encore par
moment, ils se tenaient là, ayant commencé une conversation à voix basse ;
et ça grondait sourdement sous eux pendant ce temps ; et, comme ils
avaient le ventre appliqué contre la montagne, ils entendaient avec le ventre
les bruits de la montagne qui montaient à travers leur corps jusqu’à leur
entendement.
Ceux
du Sanetsch étaient également accourus, c’est-à-dire ceux qui sont du côté du
nord-ouest, à l’autre bout de la grande paroi ; eux, se tenaient au-dessus
du passage du Porteur de Bois qui s’enfonce droit en bas vers ces fonds par des
cheminées. Eux, ils se parlaient dans leur langue, qui est une langue qu’on ne
comprend pas, parce que c’est du gravier allemand ; ils se parlaient en
faisant des gestes, vus de personne, même pas vus d’eux-mêmes. Ils avaient dû,
pour venir jusque-là, traverser toute une étendue de lapiés, qui sont des
roches qui ont été anciennement travaillées par l’eau des pluies, et elles
ressemblent à une mer arrêtée, ayant encore sa succession de crêtes, de replis,
de surplombs, étant toutes percées de trous ronds (là où l’eau faisait des
remous). Et, eux aussi, interrogeaient ces profondeurs, d’où montaient
seulement ces langues et ces tourbillons de poussière.
Ils
étaient pris dedans, ayant un goût d’ardoises pilées dans la bouche ; ils
étaient pris dans une épaisseur, puis dans une nouvelle épaisseur ;
enveloppés, puis moins enveloppés, puis de nouveau enveloppés.
Quant
à ceux de Zamperon, ils sont restés cramponnés à leur paillasses jusqu’à ce que
le jour ait paru. C’est trois ou quatre chalets, où montent les gens de Premier
qui est un village tout voisin d’Aïre. Zamperon, c’est trois ou quatre chalets,
qui sont un peu au-dessous de Derborence, à son débouché sur la gorge qui
descend au Rhône. Ses habitants se sont ainsi trouvés juste dans le coup d’air
quand il est venu, arrachant les pierres des toits, enlevant même tout entiers
les toits de deux ou trois petits fenils qui sont là, les emportant au loin
comme des chapeaux de paille, rasant un pan de jeunes bois sur un avancement de
la montagne ; et, passant par les trous des murs non maçonnés, il avait
atteint les hommes sur leurs paillasses comme avec la pointe d’un bâton, les
poussant en bas de leurs couchettes.
On
entendait s’écrouler les baquets à fromage, on entendait les bancs tomber à
terre ; les portes étaient secouées comme si on les avait prises à deux
mains. En même temps ça bouge et ça gronde ; en même temps ça craque, en
même temps ça siffle ; ça se passait à la fois dans les airs, à la surface
de la terre et sous la terre, dans une confusion de tous les éléments où on ne
distinguait plus ce qui était bruit de ce qui était mouvement, ni ce que ces
bruits signifiaient, ni d’où ils venaient, ni où ils allaient, comme si c’eût
été la fin du monde. Si bien qu’ayant empoignés les cadres de leurs lits pour
ne pas être jetés à terre, ceux de Zamperon s’y étaient tenus aplatis, plus
morts que vifs.